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 Selon l'étymologiste Isidore, chat vient du latin cattare qui signifie voir. Ses yeux pèsent dix grammes et occupent un volume de cinq centimètres cubes. Mais ils sont immenses. Dans l'ovale de la face, ils couvrent une superficie relative qu'aucun autre carnivore n'égale. Yeux excessifs, disproportionnés, ils ne cessent de vouloir manger le visage. Pour mieux voir encore, ils se penchent en avant : leur cornée se bombe, décrivant un arc de cercle de cent soixante-dix degrés. Le chat pourrait porter monocle, tant il écarquille naturellement ses yeux, privant ses paupières du moindre feston. Son regard est détouré au compas et troue la peau, comme le faisceau d'un projecteur découpe dans l'ombre sa part de lumière; il n'exprime rien d'autre qu'une béance parfaite. Cette immensité ronde est faite pour se perdre. L'oeil peut se colorer de bleu, d'orange, d'ambre ou d'émeraude; une même transparence demeure, niellée de vaisseaux sanguins. Le regarder revient à contempler la mosaïque tremblée d'un fond de piscine. On se noie dans cet oeil. Parfois, quand la luminosité baisse, le noir de la pupille s'évase. C'est une seiche qui jette son encre. Les pupilles sont vissées sur leur axe; elles ne s'en écartent qu'à regret, et furtivement. Le chat bouge seulement ses yeux pour qu'ils reviennent à leur point de départ, leur redonner une assise certaine, et les sentir s'enfoncer en lui. C'est cela son regard intérieur. Une force de gravité. Une bille qui rejoint sa case. A quoi bon se tordre le cou et multiplier les regards en coin? Lorsqu'il regarde droit devant lui, il voit déjà de côté. Ses deux yeux balaient de concert un champ panoramique d'une centaine de degrés, où il perçoit le relief. Cette vision stéréoscopique est le privilège des animaux chasseurs. Mais elle se double d'une vision monoculaire, couvrant de part et d'autre un champ d'une quarantaine de degrés. Ces deux petites fenêtres latérales donnent vue sur un monde sans relief, tel que le perçoivent les animaux chassés qui, toujours sur leurs gardes, parviennent parfois à voir tout autour d'eux, chaque oeil travaillant de son côté. Ainsi le chat joue sur un double tableau : regard de fauve au centre et regard de victime de chaque côté. Il y a du lion et de la gazelle dans son oeil. Le paysage qu'il découvre est un Monet. Contours flous, esquissés à touches tremblées, car le chat accommode deux fois moins bien que l'homme; cascades de lumières, cinq fois plus intenses que ne le supporte notre oeil; composition figurative : le chat reconnaît les formes, il identifie sa propre image dans un miroir et se laisse abuser par un leurre de carton représentant une silhouette de chat; le tout accroché à une ambiance, une sensation, la fuite du temps ou d'une proie : le mouvement fascine le chat. Mais pas de couleur, ou très peu. C'est un camaïeu gris. On sait, après des centaines de milliers d'essais où des cobayes furent confrontés à un univers d'objets peints, pots de confiture, assiettes ou jouets, que le chat peut distinguer certaines couleurs après un long apprentissage. Mais la couleur est habituellement un luxe dont il se passe. Son oeil piège la lumière. Il la puise à des sources rares et pauvres, comme un nomade du désert fait de l'eau. Il détecte des intensités six fois plus faibles que le minimum capté par l'oeil humain. Sa pupille se dilate au fur et à mesure que l'ombre gagne, tandis que le tapetum, un miroir cellulaire niché au fond de son oeil, condense et fortifie les rayons lumineux. C'est ce miroir qui, réfléchissant les phares d'une voiture ou les rayons de la lune, fait briller dans la nuit les yeux du chat. Deux fanaux, verts ou orangés, s'allument alors de part et d'autre de son nez. Les Égyptiens, qui craignaient qu'un jour le soleil ne les quitte et rêvaient d'apprivoiser la lumière, installèrent à leur chevet cette veilleuse qui, de son mince voltage, reliait le crépuscule au matin. Ils auraient même vu dans les yeux du chat de petites lunes, dont les oscillations suivaient fidèlement les phases de leur illustre modèle. A une pupille écarquillée devait correspondre la pleine lune. Tant de clarté rassurait. Dans le Livre des morts des anciens Égyptiens, Rê, dieu du Soleil et maître de l'Univers, affirme : « Je suis ce chat près de qui se fendit l'arbre de Perse, à Héliopolis, cette nuit où furent anéantis les ennemis du maître de l'Univers. » Et, renforçant le propos, une vignette représente un chat tranchant la tête d'un immense python qui symbolise les forces de l'ombre.
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